La bobine de Ruhmkorff d'Hippolyte Fizeau

La présentation générale de la bobine de Ruhmkorff, ainsi que trois des bobines de cette collection, est disponible ici. Cette page est consacrée à une bobine particulière, compte tenu de sa provenance et de sa forme.
Acquise en décembre 2020, elle est signée "Ruhmkorff à Paris", et provient de la propriété de la famille de Jussieu près de la Ferté-sous-Jouarre. Cette propriété a servi de résidence à Hippolyte Fizeau, suite à son mariage avec Thérèse Valentine de Jussieu, et ce jusqu'à sa mort en 1896. Le même Fizeau qui, au début des années 1850, étudie justement la bobine de Ruhmkorff, et invente en 1853 le condensateur à feuilles d'étain qui porte son nom, et qui équipe depuis la quasi-totalité des bobines d'induction.
La bobine en question se trouve être exactement identique à celles représentées dans les ouvrages de l'époque, comme on peut le voir ci-dessous:



Gravures de la bobine de Ruhmkorff issues de la notice de Du Moncel de 1855 (haut) et de l'édition de 1860 du traité de physique de Ganot (milieu),
et bobine de Ruhmkorff au moment de son acquisition (bas).

Signalons au passage que la distance entre les éclateurs suggère que les étincelles devaient être très petites avec ces premiers modèles (un document de 1855 nous indique qu'elles ne dépassaient guère les 2 cm).
En regardant de plus près, on constate tout de même une différence minime entre cette bobine et les gravures, mais d'une importance fondamentale pour sa datation: alors que toutes les bobines représentées dès 1855 sont disposées sur des socles en bois, cette bobine ne repose que sur une simple planche. Les mêmes ouvrages précisent que le socle contient le condensateur mis au point par Fizeau en 1853, et aussi que Ruhmkorff l'a intégré presque immédiatement (fréquentant les mêmes milieux scientifiques parisiens, il est du reste fort probable que Fizeau et lui se connaissaient). Cette bobine date donc de manière certaine d'après 1851 (date à laquelle Ruhmkorff commence à construire ses bobines) et d'avant 1855 (date de la gravure de Du Moncel).

La combinaison de tous ces indices (provenance de la résidence de Fizeau qui invente le condensateur pour bobine d'induction en 1853, datation entre 1851 et 1855, et absence du socle du condensateur) ne laisse guère de place au doute, et on peut affirmer de manière certaine que cette bobine a effectivement appartenu à Fizeau. Mieux, il est hautement probable que c'est avec cette bobine que Fizeau a développé son condensateur.
En effet, l'inspection du dessous de la planche révèle une belle surprise: trois plaques de verre maintenues par une planchette en bois vissée, à l'évidence ajoutée après coup. L'une de ses plaques comporte deux feuilles d'étain de chaque côté. Ce dispositif ressemble fortement à la description du condensateur qu'en donne Fizeau dans les Comptes Rendus de l'Académie de 1853: Un moyen très efficace de diminuer la tension dans cette circonstance, est de recourir aux propriétés bien connues de la bouteille de Leyde et des appareils fondés sur le même principe. On dispose donc un condensateur formé de deux lames d'étain juxtaposées et isolées l'une de l'autre par une couche de vernis, et l'on fait communiquer chacune de ces lames avec chacune des extrémités du fil inducteur.

Vue du dessous de la planche (gauche) et de la plaque avec les deux lames d'étain (droite).

Il a fallu un concours de circonstances assez extraordinaire pour que cette bobine parvienne jusqu'à notre époque. Fizeau, physicien prolifique, s'est tourné vers d'autres sujets d'étude, notamment la propagation des ondes et de la lumière. Sa belle-famille ayant conservé le château de Venteuil, la bobine a pu ainsi être épargnée et remarquablement conservée. Je n'ai pas connaissance à ce jour de l'existence d'une autre bobine de Ruhmkorff aussi ancienne, et plusieurs facteurs ont à l'évidence contribué à la disparition de ces tout premiers modèles (qui étaient déjà certainement peu nombreux au départ). Tout d'abord leur performance très modeste, comparée aux versions produites à partir de la fin des années 1850, a dû conduire la plupart des laboratoires et des physiciens de l'époque à se procurer de nouveaux modèles beaucoup plus puissants, et à se débarasser des anciens. En outre, une grande partie des bobines connues et conservées aujourd'hui proviennent des collections de lycées, et on peut penser que ceux-ci n'ont commencé à acheter ce type d'instruments que lorsque les performances se sont améliorées, et que la bobine de Ruhmkorff a gagné en notoriété. Ainsi, aucune des bobines recensées dans les établissements scolaires par le site d'ASEISTE n'est identique au modèle conservé ici.

Compte tenu de l'état de conservation exceptionnel de cette bobine, un simple dépoussiérage et lavage du socle a été réalisé, mais sans nettoyage à la laine d'acier des différents composants. A droite, le détail de la signature.



Retour à l'accueil du site